Interview de Pierre Rosanvallon

Invité de la soirée-débat des Rencontres de la laïcité et des valeurs de la République - Mardi 12 décembre 2017

Pierre Rosanvallon* est professeur au Collège de France. Sociologue, Historien, Directeur d’études à l’École des Hautes-Études en Sciences Sociales, il est fondateur de la « République des idées ».

 

Lors des Rencontres de la laïcité, vous aborderez le thème « Refonder la démocratie pour le bien public », pourquoi ce choix ?

Aujourd’hui le fait de faire société est gravement empêché par les dysfonctionnements de la démocratie. Nous avons donné un sens beaucoup trop étroit à  notre démocratie : un sens purement électoral alors qu’elle est aussi une forme de société. Je souhaite analyser le malaise démocratique contemporain et voir comment y remédier. Aller contre ces disfonctionnements, contre ce malaise démocratique c’est une façon de refaire société, ce dont nous avons vraiment besoin aujourd’hui.
Même si une société vit avec son histoire, ses références et le souvenir de ses combats, elle doit aussi fonctionner comme une communauté de délibération, de discussion et de connaissances mutuelles. En 1848, Michelet disait : « Nous ne pourrons pas faire la république si nous restons dans une terrible ignorance les uns des autres ». Refaire société c’est établir une démocratie dans laquelle la représentation de la société joue un rôle pas seulement au sens où des élus sont l’image de la société mais au sens où on rend présent les problèmes et les difficultés qui sont vécus dans la société.

Quels sont les leviers pour refaire société ?

À l’occasion de cette conférence je vais montrer comment introduire du pluralisme dans nos institutions et donner de l’importance à la qualité du gouvernement, pas seulement aux conditions de nomination des représentants. Je veux montrer qu’il faut utiliser une définition élargie de la démocratie. Ce n’est pas juste une élection, qui par définition est intermittente.

Quel regard portez-vous sur la montée du populisme ?

On peut dire que nous voyons dans tous les pays du monde, une même tentation populiste : aller vers une politique qui est définie par l’identification à un leader, vers une politique qui a une vision fantasmée du peuple et de son unité. On voit bien que ce qui caractérise notre époque c’est cette tendance à une sorte de recul de la démocratie et au développement de formes de populisme. La deuxième caractéristique, c’est qu’il y a aujourd’hui le sentiment très enraciné dans les sociétés que l’avenir est menaçant et qu’il faut résister sans imaginer d’autres formes d’avenir.
Le futur ne peut pas simplement être une vision de résistance et d’attention aux difficultés mais doit être une dimension d’imagination positive de la suite, de formes de sécurité collective, de réduction des inégalités, une image positive des conditions de la sortie d’un monde de ghettos, qui coexistent les uns à côté des autres.

La démocratie que nous connaissons aujourd’hui s’est finalement étiolée ?

Oui, car dans sa définition originelle, la démocratie veut dire « le peuple rassemblé ». La démocratie n’est pas juste un processus de discussion c’est l’invention d’une vie commune.

Jean Jaurès disait que démocratie et laïcité sont deux termes identiques. Qu’est-ce que cela vous évoque ?

Cela me rappelle le fait que la laïcité propose « une façon d’être ensemble ». Or la démocratie c’est aussi ça et pas seulement une façon de nommer ou de sélectionner des représentants ou des dirigeants. Jaurès montre la définition sociétale de la démocratie qui est fondamentale et que nous avons tendance à oublier.

On met beaucoup de choses derrière le mot laïcité. Faut-il le redéfinir ?

Le mot laïcité est employé dans des sens extrêmement différents. C’est un mot typiquement français qui a une histoire : celle de dégager les cadres de la société de l’emprise religieuse. Le mot laïcité est inséparable d’une histoire des rapports malsains entre le catholicisme et les pouvoirs dans la société. Il y a cette dimension historique de la laïcité. Il faudrait le redéfinir car il y toute une compétition autour de ses définitions multiples. Ce mot est au cœur de tout un ensemble d’interrogations, de différences de points de vue. Il est certain que dans les sociétés européennes d’aujourd’hui les religions ont d’un certain point de vue plus d’importance qu’il y a 30 ou 40 ans : lorsque l’on parlait de sécularisation. On voit bien que ce n’est pas le cas. Et c’est ce qui rend à nouveau d’actualité une réflexion sur l’histoire des rapports entre le fait religieux et le fait politique et social.

On dit souvent que l’histoire se répète…

Par définition toute religion a un caractère totalisant. Si la religion définit un rapport, une compréhension de l’expérience humaine, qui est en quelque sorte dictée par une puissance supérieure à l’humanité, il y a forcément un conflit entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Toute l’histoire des sociétés occidentales a été d’organiser la séparation entre le caractère privé des religions et le caractère public du monde politique. Mais dans d’autres sociétés c’était différent. Dans la Rome ancienne, la religion n’avait pas de dimension transcendante telle que nous la concevons dans la religion monothéiste. C’était la construction d’une sorte d’identité dans le temps avec un rôle très grand donné au rite, alors qu’à l’inverse les religions monothéistes mettent plus l’accent sur la foi, que sur les rites et les œuvres.

*Pierre Rosanvallon a publié de nombreux ouvrages dont : Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Gallimard, 1992, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Le Seuil, 2006, La Société des égaux, Le Seuil, 2011, Le bon gouvernement, Le Seuil, 2015.

(Photo, Hermance Triay)

Page publiée le 13 novembre 2017 - vérifiée le 13 novembre 2017

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