Intervention de Pierre Gueguen

Banquet républicain du 14 juillet 2017

Intervention de Pierre Gueguen, président de la Fédération départementale de la Libre Pensée de la Haute-Garonne, secrétaire-adjoint de la Fédération nationale de la Libre Pensée le 14 juillet 2017, à l’invitation du Conseil départemental de la Haute-Garonne pour le premier Banquet républicain organisé dans le cadre des « Chemins de la République ». 

Monsieur le Président du Conseil départemental,

Mesdames et Messieurs les élus,

Citoyennes et citoyens,

Ce banquet du 14 juillet veut s’inscrire dans la tradition des banquets républicains dont je vais vous retracer rapidement l’histoire.

Le 9 juillet 1847 débute la « Campagne des banquets ». De quoi s’agit-il ?

Contournant l’interdiction de réunion et d’association, les républicains décident d’organiser une campagne d’environ soixante-dix banquets dans tout le pays. Face à l’immobilisme du ministre conservateur François Guizot, les républicains souhaitent organiser des discussions portant sur la réforme du régime et notamment du droit de vote. C’est ainsi que se tient le premier banquet, le 9 juillet à Paris. La campagne touchera plus de 20 000 citoyens et se terminera fin décembre. Mais le roi Louis Philippe et le ministre Guizot refuseront de tenir compte des revendications républicaines et libérales. Campant sur leur position, ils provoqueront la révolution de février 1848, par l’interdiction de l’un de ces banquets, dans le XIIe arrondissement de Paris, ce qui entraînera la chute de la Monarchie de Juillet et l’avènement de la brève IIe République.

20 ans plus tard, en 1868, l’écrivain Charles Augustin Sainte-Beuve, avec ses amis Hippolyte Taine, Ernest Renan et Gustave Flaubert, renoue avec le combat républicain par les banquets pour contester les mesures de la majorité réactionnaire élue en 1849 et le coup d’État du 2 décembre 1851 de Louis Napoléon Bonaparte. Sainte-Beuve renoue aussi avec l’esprit rebelle et anticlérical qui parcourt le pays depuis la Renaissance, car la lutte contre Napoléon le Petit implique de fait la lutte contre le parti clérical et pour la liberté de conscience, qui exige l’instauration d’une école de la république, laïque, gratuite et obligatoire pour tous les enfants. Cet esprit rebelle anticlérical, c’est l’esprit toujours vivant de Rabelais, bien sûr, qui dans son Gargantua nous raconte comment celui-ci « mangea en salade six pèlerins » dont l’un est embroché au niveau de la braguette par le cure-dent du géant et ainsi délivré d’une « bosse chancreuse » - sans doute faut-il y voir la bosse de la religion et de l’obscurantisme. Rabelais y dépeint également une abbaye de Thélème où la pensée libre règne : « Fay ce que voudras parce que gens libérés, bien nez, bien instruictz, conversant en compaignies honnestes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faictz vertueux. ».

Parlant de Rabelais, rappelons qu’un banquet dit des Humanistes se tint à Paris en février 1537, banquet des esprits libres, à marquer d’une pierre blanche : en l’honneur du poète, traducteur et imprimeur Etienne Dolet – qui sera brûlé comme hérétique place Maubert à Paris 9 ans plus tard, le 4 août 1546, - étaient notamment réunis autour de la table les hellénistes Budé, Toussaint et Danès, le poète latin Macrin, l’avocat Dampierre, le poète Marot que Dolet appelait le « Virgile français » et Rabelais « qui, du seuil même de Pluton, - disait encore Dolet, - rappellerait les morts à l’existence et les rendrait à la lumière ».

Mais revenons à nos banquets républicains :

Tous les 21 janvier, la Libre Pensée organise des banquets républicains dits « tête de veau » pour commémorer la décollation de Louis Capet et plus précisément la fin de la monarchie et l’avènement de la République. Ce banquet a une relation directe avec le 14 juillet 1789 et la prise de la Bastille. C’est le citoyen Palloy qui obtint le droit de la démolir et de la vendre, pierre à pierre. Le 26 juillet 1792, Palloy eut l’idée d’organiser une fête sur le lieu même où avait trôné la Bastille. Puis vint la décollation de Louis Capet, le 21 janvier 1793. Un pamphlétaire, Romeau, fit paraître un opuscule : La tête ou l’oreille. Il y développait l’idée de remplacer les fêtes religieuses par des fêtes républicaines. Ainsi on célébrerait la prise de la Bastille le 14 juillet lors d’un banquet où l’on mangerait une Bastille en pâtisserie. Le symbole correspondant pour le 21 janvier devait être, selon lui, un banquet avec tête ou oreille de cochon. Romeau 

se tourna vers Palloy et c’est ainsi que prit forme la tradition consistant à célébrer la décollation de Louis Capet par un banquet, dès 1794, où fut consommée, à l’origine, une tête de cochon farcie. Le seul mystère, c’est le passage de la tête de cochon à la tête de veau. Ce qui est certain, c’est que cette tradition-là vient, en ligne directe, de la Révolution française.

Toutefois l’essentiel reste bien la campagne des banquets républicains du 9 juillet au 25 décembre 1847 qui contournait la loi de 1835 interdisant les réunions publiques. Avec le déclenchement de la Révolution de 1848, le « banquet républicain » devient, au-delà des aspects gastronomiques, une forme de mobilisation politique.

Dès 1869, plusieurs banquets sont annoncés à Paris. En 1870, au moment du dernier souffle du Second Empire, les libres penseurs organisent des banquets non seulement dans la capitale, mais aussi à Lyon, Marseille, Dijon et Le Creusot.

Puis c’est le 4 avril 1895, à Paris, avenue de Saint-Mandé, dans le haut lieu de la gastronomie libre penseuse qu’était le Salon des Familles, qu’est organisé le « banquet Berthelot ». Ce banquet rendait hommage à la science contre le dogme religieux, pour répondre à des attaques menées contre la science par le très réactionnaire Ferdinand Brunetière, directeur de La Revue des deux Mondes, dans un article intitulé « Après une visite au Vatican » et auquel Marcellin Berthelot, le grand savant, avait répliqué.

8 ans plus tard, le vendredi dit saint d’avril 1903, sous la présidence de l’écrivain Octave Mirbeau, un repas gras est organisé auquel participent mille convives. C’était en pleine bataille pour la loi de séparation des Églises et de l’État. Il s’agissait alors d’instituer de manière durable la liberté de conscience et de limiter la religion à la sphère privée, la foi étant une manière parmi d’autres de vivre sa spiritualité. Il était alors question de parfaire les hautes valeurs de la République pour qu’enfin prévalent les principes de la Révolution Française qui, pas plus que la Commune de Paris, n’avait réussi à édifier un mur de séparation suffisamment solide pour résister à la réaction.

De 1879 à 1939, ce sont des centaines de repas gras qui ont lieu tant dans les grandes villes que dans les cantons ruraux. C’est avec cette tradition que la Libre Pensée a renoué, avec ses banquets républicains centrés sur la défense des valeurs républicaines et rationalistes, le 21 janvier et le vendredi dit saint, et même « malsain » pour reprendre la plaisanterie de la Libre Pensée.

Posons-nous une question : pourquoi le banquet, la pensée libre et l’exigence du respect de la liberté de conscience font-ils si bon ménage depuis la nuit des temps ?

La première raison est que les religions monothéistes ont édicté de nombreux interdits parmi lesquels les prohibitions culinaires prennent une place importante. Souvenez-vous : quand la Cène a lieu, avec les douze apôtres et Judas, elle annonce le malheur du lendemain !

La seconde raison du compagnonnage du banquet et de la pensée libre est que l’un et l’autre font œuvre de civilisation. Le déipnon privé dans l’Antiquité grecque est à la fois le rappel que les hommes et les dieux vivaient ensemble au début du monde et qu’un moment doit être voué à la poésie, la symposion, le second temps du repas réservé aux libations. Le Banquet de Platon, au cours duquel s’expriment librement les points de vue sur l’amour, est l’archétype même du festin offert à ses amis par l’amphytrion, l’hôte. Mais le banquet grec est aussi public. Le banquet est à Athènes une manière de célébrer la démocratie. Des représentants du peuple y sont conviés à tour de rôle. Le sage Périclès les apprécie, mais se méfie des agapes fastueuses organisées à des fins tyranniques par Alcibiade, l’aventurier qui trahira Athènes pour Sparte.

Plus près de nous, l’art de la table connaît son apogée au XVIIIe siècle en Europe. Il symbolise l’essor de la civilisation. Voltaire dira : « Cette liberté de table (liberté des propos et des opinions) est regardée en France comme la plus précieuse liberté qu’on puisse goûter sur terre. » Le banquet d’avant la Révolution française, dans certains milieux éclairés, est à l’image, en effet, de la fête de l’esprit qu’est le siècle des Lumières. 

Pour conclure, même si, bien évidemment, ils n’y suffisent pas à eux seuls, les banquets républicains du plus petit au plus grand, font œuvre de civilisation.

Alors multiplions les banquets républicains, comme l’ont fait nos aïeules et nos aïeux de 1848 et de 1903, pour rétablir l’unité et l’indivisibilité de la République, pour redonner force aux principes de liberté, d’égalité, de fraternité, pour imposer le respect de la loi de Séparation des Églises et de l’État, loi fondamentale de la République, loi instauratrice de la Laïcité, garante du libre exercice de la liberté de conscience.

Merci de votre attention Salut et Fraternité 

Page publiée le 17 juillet 2017 - vérifiée le 17 juillet 2017